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Carnet du Mont-Orient Geruge, Revermont, Jura

Relevé 54 · Château et patrimoine

La pierre sèche, un savoir-faire reconnu par l'Unesco

Ce que l'on appelle pierre sèche, ce que l'Unesco a inscrit en 2018 puis étendu à treize pays en 2024, et comment lire ce savoir-faire sur un muret du Jura.

Château et patrimoine autour de Geruge Mis en ligne le

Mains d’un bâtisseur posant une dalle calcaire claire sur un muret en pierre sèche en cours de montage, pierres triées dans l’herbe d’une pâture, collines boisées en arrière-plan.

La pierre sèche désigne une manière de bâtir sans aucun mortier : murs, terrasses, abris et voûtes tiennent par le seul choix, le calage et l’emboîtement des pierres. Depuis le 28 novembre 2018, « l’art de la construction en pierre sèche : savoir-faire et techniques » figure sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco, et l’inscription réunit treize pays depuis son extension de 2024, dont la France. Autour de Geruge, ce savoir se lit à hauteur de genou, sur les murets, les tas d’épierrement et les cabordes du Revermont.

Qu’appelle-t-on la pierre sèche ?

Le terme courant abrège une expression plus technique : la maçonnerie à pierres sèches, dite aussi maçonnerie à sec. Elle consiste à assembler, sans mortier ni liant, des moellons, des plaquettes, des blocs et des dalles, bruts ou à peine ébauchés, pour monter un mur de soutènement ou d’enclos, un arc ou une voûte. Le mot ne désigne donc ni une roche particulière ni un type de bâtiment : il nomme une façon de mettre la pierre en œuvre, comme on parle de pierre de taille. Le calcaire du Revermont s’y prête, mais il existe aussi des cabanes montées à sec en basalte, à Lacoste, dans l’Hérault : ce qui compte est la forme de chaque pièce et la place qu’on lui trouve.

Les professionnels qui en vivent se présentent comme muraillers, murailleurs ou bâtisseurs en pierre sèche. Le premier de ces mots a une existence officielle : un arrêté du 24 décembre 2015, publié au Journal officiel du 31 janvier 2016, range le murailler parmi les spécialités de maçon du patrimoine dans la liste des métiers d’art.

Que l’Unesco a-t-elle inscrit en 2018 ?

L’inscription ne porte sur aucun mur précis. Elle concerne un savoir-faire, c’est-à-dire des gestes et des connaissances qui passent d’une génération à l’autre. La fiche publiée par l’Unesco décrit une pratique qui demande une compréhension de la géométrie et de la physique, une sélection et une disposition minutieuses des pierres pour assurer la stabilité dans la durée, et une adaptation au terrain comme au climat local. Elle énumère des ouvrages très divers : habitations, ponts, arcs, tombes, chemins, caves voûtées, édifices religieux ou fortifications. Elle insiste enfin sur sa dimension sociale : on construit, on entretient et on restaure ensemble.

La candidature transnationale, portée par Chypre, a été préparée avec la Croatie, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie, la Slovénie et la Suisse. Le comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel l’a retenue lors de sa réunion de Port-Louis, à Maurice. La fiche de l’Unesco sur l’art de la construction en pierre sèche tient la liste à jour des États concernés et publie les documents de chaque étape.

Quelles étapes ont mené à cette reconnaissance ?

La reconnaissance internationale a suivi des inscriptions nationales et celle du métier. Le tableau reprend les dates publiées.

AnnéeÉtapePortée
2010« L’art de la pierre sèche » entre à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en FranceInventaire tenu par le ministère de la Culture
2011Inscription sur la liste des traditions vivantes de SuisseSuisse
2015Arrêté du 24 décembre : le murailler devient une spécialité de maçon du patrimoineListe française des métiers d’art
2018Inscription sur la liste représentative de l’Unesco, le 28 novembre8 pays : Chypre, Croatie, Espagne, France, Grèce, Italie, Slovénie, Suisse
2024Extension de l’inscription13 pays, avec Andorre, l’Autriche, la Belgique, l’Irlande et le Luxembourg

Le passage de huit à treize pays rappelle que la pratique déborde largement le monde méditerranéen. Le massif du Jura porte d’ailleurs ses murets des deux côtés de la frontière : la photographie qui ouvre l’article encyclopédique consacré à la technique montre un muret épousant la pente dans la combe des Amburnex, à l’ouest du crêt de la Neuve, dans le canton de Vaud.

Pourquoi un mur sans mortier tient-il debout ?

Un mur de pierres sèches tient parce que chaque pierre est bloquée dans toutes les directions par ses voisines. Les « lois de la pierre sèche », dont on trouve l’énoncé en 1985 sous la plume de l’ethnologue provençal Pierre Martel, résument ces exigences. Plusieurs se vérifient d’un coup d’œil : une base posée sur le rocher dégagé ou sur de gros blocs en tranchée, un parement qui garde un fruit, c’est-à-dire une légère inclinaison contre la poussée, des assises aussi horizontales que possible et des pierres litées posées dans le sens de leur lit de carrière, jamais en délit.

Les autres règles touchent à la liaison. Les joints sont croisés d’une assise à l’autre, des boutisses parpaignes traversent le mur à intervalles réguliers pour solidariser les deux parements, et l’arrière d’un mur de soutènement se remplit de pierraille, jamais de terre, pour que l’eau des terres situées en amont traverse l’ouvrage au lieu de le pousser. Pour passer de la lecture au geste, le relevé qui explique comment remonter un muret en pierre sèche pas à pas détaille le tri des pierres, les assises et la fermeture du sommet.

Vieux mur de pierres sèches couvert de lichens et coiffé de pierres posées de chant, qui suit la courbe d’une pâture en pente au bord d’un bois, quelques pierres tombées à son pied

Un mur de pierres sèches dure-t-il des siècles ?

Pas forcément, contrairement à une croyance répandue. L’absence de mortier nuit à la cohésion de l’ouvrage, et les observations de terrain des dernières décennies montrent que les constructions rurales en pierre sèche sont fragiles, parce que les pierres employées sont souvent gélives, parce que les bâtisseurs n’étaient pas toujours des professionnels, et parce qu’un mur que plus personne n’entretient s’achemine vers la ruine. C’est précisément pour cette raison que l’Unesco parle de savoir-faire : sans gestes transmis, les ouvrages eux-mêmes disparaissent.

La technique a pourtant donné des garanties dans des ouvrages de génie : talus de chemin de fer, soutènements de routes de montagne, terrasses de culture, perrés et petits barrages. Les ingénieurs l’ont décrite dans leurs traités, depuis le Traité de la construction des chemins d’Henri Gautier, publié à Toulouse en 1693. Le XIXe siècle industriel lui a ensuite préféré la maçonnerie à la chaux hydraulique, qui lui assurait une grande cohésion : un perré sec, disait-on alors, se dégrade très vite quand l’eau sape sa base.

Où lire ce savoir-faire autour de Geruge ?

Le Revermont offre un bon terrain d’observation, à condition de regarder bas. Les murets de démarcation, les tas d’épierrement en bordure de pâture et les petites cabanes appelées cabordes forment un ensemble lié au travail des champs. Le mot caborde est attesté dans certaines communes du Premier Plateau jurassien, mais aussi en Haute-Saône, dans le sud de l’Yonne et sur les anciennes collines à vigne de Besançon. La carte des zones à cabanes, établie pour la première fois en 1978 par Christian Lassure et Michel Rouvière, place le Jura dans l’aire concernée, sur le premier plateau à l’est de Lons-le-Saunier. Le relevé consacré aux murets, cabordes et fontaines autour de Geruge donne les repères pour les reconnaître et les dater sans se tromper d’époque.

Un abri jurassien aide à comprendre la couverture sans cintre : à Granges-sur-Baume, il est formé de deux encorbellements de dalles symétriquement opposés, chaque rang de pierre avançant un peu au-dessus du précédent. Ni charpente ni mortier, seulement le poids des pierres bien placées.

Qui transmet aujourd’hui l’art de la pierre sèche ?

La transmission passe d’abord par ceux qui pratiquent. Des associations professionnelles existent, comme l’Association des artisans bâtisseurs en pierre sèche, et des collectifs de muraillers et de chercheurs ont publié en 2008 un guide de bonnes pratiques pour les murs de soutènement, avec des abaques de calcul de dimensionnement. Côté recherche, la Société internationale pour l’étude pluridisciplinaire de la pierre sèche organise un congrès tous les deux ans, et le CERAV documente depuis la fin des années 1970 les cabanes et leur vocabulaire.

Elle passe aussi par les bénévoles. Sur un chantier bénévole de sauvegarde, on apprend en regardant faire, on trie, on porte, on cale, et l’on comprend pourquoi l’Unesco parle de cohésion sociale. Le vocabulaire complet et les règles de l’art sont rassemblés dans l’article de Wikipédia sur la maçonnerie à pierres sèches.

Questions fréquentes sur la pierre sèche

Combien de pays partagent l’inscription à l’Unesco ?

Treize depuis l’extension de 2024 : Andorre, l’Autriche, la Belgique, Chypre, la Croatie, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, la Slovénie et la Suisse. L’inscription de 2018 en réunissait huit.

Une cabane en pierre sèche peut-elle être protégée comme monument ?

Oui, mais par une autre voie que l’Unesco, qui reconnaît un savoir-faire et non un édifice. En Franche-Comté, la caborde des Montboucons, à Besançon, est classée monument historique par un arrêté du 4 octobre 1982, et les cabordes de Velotte, à Besançon, et de Chaudanne, dans le Doubs, ont été inscrites à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques le 13 novembre 1980.

Peut-on monter soi-même un muret en pierre sèche ?

Oui : la technique se pratique en amateur comme en spécialiste, et un muret de champ demande surtout un bon coup d’œil, pour trouver une place à chaque pierre et une pierre pour chaque place. Un mur de soutènement qui retient une terrasse ou un chemin relève en revanche d’un dimensionnement, et l’expérience d’un murailler y fait la différence.